Relapse semble à nouveau dans une période faste puisque les sorties de qualité se bousculent chez le label de Philadelphie. Pour preuve, le premier album de Brain Tentacles dont le nom est tellement classe que le disque s'appelle comme le groupe (ou bien est-ce l'inverse ? Mystère). Formé par David Witte le batteur (entre autres) de Municipal Waste, Bruce Lamont (le saxophoniste de tous vos groupes préférés) et Aaron Dallison de Keelhaul (et de plein d'autres trucs que je ne connais pas), Brain Tentacles creuse un tunnel sombre et obscur entre King Crimson et Zeus, en n'oubliant pas de faire un détour vers le jazz le plus free, le rock le plus noise avec, dans l'autoradio de la pelleteuse, le Zappa le plus écoutable et des musiques du monde. Ça fait beaucoup et pourtant.
Brain Tentacles c'est un peu comme si Zeus avait soigné son épilepsie en écoutant du jazz New Orleans ou, plus simplement, comme si par enchantement, Zu devenait d'un coup bien plus accessible. Car si on ne peut pas encore parler ici de musique formatée, Brain Tentacles ne demande pas trop de se creuser la cervelle pour rentrer dans son univers, le disque, plutôt court, ne demande pas un effort surhumain pour apprécier ces folles complaintes en forme de montagnes russes. Pourtant, cette musique est cinglée, c'est un fait. Mais ce qui semble ici prévaloir c'est le fun, le plaisir de faire du bruit et il est étonnamment communicatif, surtout pour un disque de ce genre.
De "Kingda Ka" et "Fruitcake" qui sonnent comme une rencontre d'une nuit entre du noise rock et le Klezmer vu par John Zorn à des choses plus posées comme "Fata Morgana" (pensez Bloodiest, toujours Bruce Lamont), la galette se permet de se balader sur un spectre bien plus large qu'on ne s'y attend au premier abord et tape souvent juste. "Cosmic Warriors Girth Curse" est un des sommets de l'album, tour à tour lourd et planant, comme un voyage spatial mais en rouleau compresseur. Une fois le disque passé, on n'aura finalement vécu autant de choses que chez Zeus et Zu mais en ayant tout de même moins la sensation d'avoir été ballotté n'importe comment de façon gratuite. Pour terminer, quelques mots sur la pochette, franchement classe, qui a la présence d'esprit de réunir tout ce que j'aime voir sur un disque, des navires, des monstres marins et des cerveaux. Pourquoi se compliquer la vie.
"Et sous la peur, la superstition, obsédante et troublante, étendait ses tentacules." Enrique Serpa, Contrebande.
Malaxe tes méninges et sois cannibales.
un blog pour partager ma passion pour les musiques actuelles. rock indé, punk, electro, metal, expérimental, hard-core, etc.
19 octobre 2016
8 octobre 2016
Légendes d'automne
Au moment étrange et douloureux de dire adieu à l’été, au
soleil et aux heures passées en terrasse ou dans des jardins chauds, quand
sonne la rentrée et l’arrivée inexorable du froid et de l’automne, quoi de
mieux qu’écouter du bruit, de la musique sérielle, concrète ou
acousmatique ? Plongeons nous alors dans la phénoménale et incroyablement
riche compilation An Anthology of Noise
& Electronic Music, offerte à nos oreilles par le généreux label belge
Sub Rosa entre 2002 et 2013.
Pas moins de sept volumes répartis chacun sur deux disques
(trois pour le septième) et un classement complètement foutraque puisque
revendiqué comme étant a-chronologique. 176 morceaux pour autant d’artistes,
chercheurs, groupes et exploreurs des limites du son les plus brutes et expérimentales
pour une période explorée allant de 1920 à 2012. Ajoutons à cela des livrets
épais, remplis de notes et d’extraits d’interviews et nous voilà en présence
d’une des compilations les plus riches et variées sur ce vaste sujet qu’est la
musique quand elle se débarrasse totalement de ses oripeaux commerciaux et
populaires.
Effectivement, il ne pourra pas être question ici de danses
ou de ritournelles, à tout le moins la recherche sonore ici fêtée pourra être
pour vous l’illustration parfaite à la rêverie, au sommeil agité ou à peupler
vos longues nuits d’automne de bruits supraterrestres et de complaintes toutes
droit sorties des arcanes de machines folles. Tous les noms connus sont
présents : Pierre Schaeffer, Einsturzende Neubaten, John cage, Sonic
Youth, Cabaret Voltaire, Henry Cow, Daniel Menche, Steve Reich, Olivier
Messiaen, etc. ainsi que beaucoup d’autres. La plupart des pièces présentées
ici sont rares, introuvables ou inédites et le voyage, d’un saut dans le temps
à un autre, est riche en découvertes, entre sonates atonales, bruits blancs,
techno désossée et trips cosmiques. Paroles est ici donnée, toujours dans le
désordre, à toutes les écoles et tous les genres que la musique expérimentale
compte en son sein. On ne peut que s’y perdre pour y revenir et lentement, s’y
faire une petite place, fort des connaissances ici archivées, aussi bordéliques
soient-elles. Il est tout de même recommandé de se laisser porter et d’être
prêts à la surprise, car elle est ici la seule norme.
« Quand un bruit vous ennuie, écoutez-le. » John Cage.
Et s'il était agréable le bruit de l'automne ? Sois Cannibale.
3 octobre 2016
Le Monde aveugle
Cela fait bien trop longtemps que je n’aie pas parlé de screamo. On répare ça tout de suite avec la démo de Rêche, un groupe allemand qu’il est bon.
Du haut de ces six titres, Rêche nous contemple et nous assène un screamo teinté d’emoviolence d’une trempe telle que je ne me souviens plus de la dernière fois qu’un groupe du genre m’a fait à ce point tourner la tête. La démo se déroule sans temps mort, simplement entrecoupée d’extraits de films forts à propos et dans la grande tradition. Les six compos filent sans qu’on ne s’ennuie un seul instant et ont la grâce des morceaux qui marquent.
On connait le piège de l’emoviolence qui peut facilement tomber dans le vide du mur sonore sans attrait, de la platitude creusant l’ennui. Rêche évite cet écueil en beauté et nous livre une démo transpirant le travail bien fait, la passion suintant par tous les bords de la bande enregistrée. Encore, vite !
« Est-elle mieux la vie sans yeux ? » La Vie sans yeux, Rêche.
Les Années
En ce mois d’avril mouvementé, Michel Cloup Duo sort son troisième LP, Ici et Là-bas. Je me précipite pour en dire du bien, tant je suis surpris par le bond effectué depuis Minuit dans tes bras.
J’aimerais, pour une fois, ne pas parler de chaque morceau individuellement et laisser la joie de leur découverte intacte, car chacun d’eux la mérite amplement.
Il faudrait dire d’abord que ce disque est plus long, plus varié, synthétisant les deux premiers tout en ouvrant une fenêtre gigantesque sur des choses nouvelles. Michel Cloup détruit ici les murs de son propre terrain de jeu pour nous le présenter à nouveau, plus vaste mais jamais dénaturé. Au-delà de cette réussite, il y a le plaisir simple et chaque fois renouvelé de découvrir un album qui s’adresse directement à ce qu’il y a de plus intime en nous-même.
nous parle de notre époque, de ces désillusions, allant de l’intime à l’universel, illustrant de manière magistrale qu’il n’y a jamais d’individu sans collectif. Ici, on pense beaucoup à ce qu’il y avait de meilleur dans Expérience, cette conscience humaine forte, osons même le dire, politique, ne tombant jamais dans le moralisme et le slogan vide. La politique est ici entendue comme le simple fait de se connaître comme membre d’un tout, d’une famille, d’une ville, d’un pays – mais, encore une fois, en allant plus loin, en gardant ce que la musique de ces deux disques déjà sortis sous son propre nom possède de douceur, de souffle intérieur. Il y a chez Michel Cloup une grâce dans l’écriture, si forte qu’il réussit à tout nous dire en restant pudique.
Comme pour les albums précédents, on plonge dans ce disque comme dans un cocon où l’on aime à se réfugier. La grande nouveauté est qu’il est tourné vers l’extérieur, les autres et notre conscience collective. Comme chez Annie Ernaux, plus que jamais on se retrouve dans une histoire qui n’est qu’à lui et qui nous appartient aussi à tous, parlant du « je » pour le « nous ». Jamais un disque de Michel Cloup n’avait réussi cela de manière si définitive.
On aura attendu longtemps ceux qui allaient taper fort dans la fourmilière du rock en français et, avec ce troisième album du Michel Cloup Duo, on se demande comment la majorité peut être si sourde. On a tant parlé de Diabologum, sûrement à raison, mais vingt ans plus tard, Michel Cloup sort toujours des disques, et quels disques !
Mon âme par toi guérie
Il y a un peu plus de quarante ans, Leonard Cohen sortait une poignée de disques immortels, capables de traverser les abîmes du temps pour venir titiller le cœur de ceux pour qui la musique reste une expérience à part. Ils s’appellent Songs of Leonard Cohen, Songs of Love & Hate et New Skins for the Old Ceremony, ce sont des sortes de phares, des points d’ancrage, des balises qui vous rassurent, vous disant à l’oreille que vous ne serez plus jamais seuls.
Trois albums pour à peine trente chansons, mais de celles qui résonnent n’importe où avec la même force. Dans le dernier film de Nani Moretti, une des premières scènes se déroule au son de « Famous Blue Raincoat » qui vous enfonce dans votre siège pour comme pour mieux vous y installer. Cette chanson est une des nombreuses clés qui ouvrent la porte aux mots de Leonard Cohen, à sa musique parfois si délicate qu’il faut savoir tendre l’oreille pour être capable de réellement écouter. Elle est de la trempe de ces chansons rares, universelles et mystérieuses, qui à chaque écoute vous nourrissent d’une émotion brute, d’une chose qui va bien au-delà de quelques mots sur de la musique. Elle est un voyage intime, un recueillement.
« Who By Fire », « Joan of Arc », « Leaving Green sleeves », la liste pourrait continuer, sont aussi de ces chansons qu’on se doit d’écouter en ne faisant rien d’autre ; il suffit de s’assoir, elles feront le reste. Elles nous transportent dans ce lieu intime, tour à tour froid ou chaleureux, que nous avons tous en nous, là où réside nos espoirs et nos craintes. Elles sont presque nues, sans aucun artifice, mais possèdent la grâce qui fait la poésie avec de simples mots et le savoir-faire mystérieux qui fait l’art avec des outils communs.
Certaines de ces chansons deviennent, avec les jours, avec la vie qui passe, de chauds manteaux dont on habille son âme contre la rigueur de l’hiver, contre l’âpreté du temps. Tout ici, par la grâce d’une voix et de quelques mots posés sur une guitare, réussit l’intense miracle de sublimer le parcours du son dans votre organisme pour parler directement à vos cinq sens, les réveiller et les soigner. Ces chansons-là ne sont pas une drogue mais bien le meilleur des médicaments, de ceux qui redonnent envie de croire. La musique de Leonard Cohen nous parle de ce qui nous traverse le soir, juste avant le sommeil, quand on se sait vivant, plein de nos blessures et de ce qui fait l’envie d’être au monde. Pour cela et pour sa beauté, elle est précieuse comme un livre qu’on voudrait toujours garder auprès de soi.
« And what can I tell you my brother, my killer
What can I possibly say?
I guess that I miss you, I guess I forgive you
I'm glad you stood in my way. »
What can I possibly say?
I guess that I miss you, I guess I forgive you
I'm glad you stood in my way. »
Ferme les yeux, écoute et sois cannibale.
La Foire des ténèbres
Mieux vaut tard que jamais, un top 2015 pour dire au revoir à une année qu'on a été plutôt content de quitter. Des disques définitifs (Goatsnake), des bons qualitatifs qui frisent la perfection (Sofy Major) et des découvertes qui ne cessent pas de revenir nous hanter (Big Brave).
-Goatsnake : Black Age Blues.
-Steve Von Till : A Life Unto Itself.
-Battles : La Di Da DI.
-Clutch : Psychic Warfare.
-Zombi : Shape Shift.
-Faith No More : Sol Invictus.
-Lou Barlow : Brace The Wave.
-Built To Spill : Untethered Moon.
-Glaciation : Sur Les Falaises de marbre.
-Oneohtrix Point Never : Garden Of Delete.
-The Saddest Landscape : Darkness Forgives.
-Sofy Major : Waste.
-Big Brave : Au De La.
-All Them Witches : Dying Surfer Meets His Maker.
-Sed Non Satiata/Carrion Spring : Split.
-Steve Von Till : A Life Unto Itself.
-Battles : La Di Da DI.
-Clutch : Psychic Warfare.
-Zombi : Shape Shift.
-Faith No More : Sol Invictus.
-Lou Barlow : Brace The Wave.
-Built To Spill : Untethered Moon.
-Glaciation : Sur Les Falaises de marbre.
-Oneohtrix Point Never : Garden Of Delete.
-The Saddest Landscape : Darkness Forgives.
-Sofy Major : Waste.
-Big Brave : Au De La.
-All Them Witches : Dying Surfer Meets His Maker.
-Sed Non Satiata/Carrion Spring : Split.
Peur sur la ville
« Écrire moins pour lire plus » est ma nouvelle excuse pour peu publier. Il y a aussi des choses qui se passent, d’autres qui évoluent et le temps qui file toujours trop vite. Et puis, un livre donne envie de s’y remettre, d’en parler. Aujourd’hui, ils sont même deux. L’Alignement des équinoxes de Sébastien Raizer et Sauvagerie de Matthew Stokoe. Deux Série Noire, deux polars poisseux, un français, un américain mais deux conceptions bien différentes du roman noir.
L’Alignement des équinoxes est le premier tome d’une trilogie de Sébastien Raizer, l’homme qui se cache derrière les éditions Camions Blancs, excusez du peu. En apparence, l’équation est simple, des flics, un tueur en série aussi spécial que vraiment allumé et des illuminés, partout. En apparence seulement, car nous sommes ici bien loin du simple polar. L’intrigue se noue autour d’un binôme de flics, Wolf, montagne de muscles et passé de mercenaire, et Silver, asiatique toute en froideur. Ils se retrouvent avec le cadavre d’un type coupé en deux, le coupable est déjà connu, c’est une fille, elle est présente quand le corps est découvert, elle est étrangement calme. S’en suivent quelques 500 pages dans lesquelles Paris devient le terrain de jeu d’un tueur aussi fou que méticuleux, sur fond de philosophie samouraï, d’extrémisme en tous genres et de folie. On comprend vite qu’on est devant quelque chose d’hors normes, un polar bis, violent, ultra structuré et très cultivé. Vous en voulez plus ?
Sauvagerie est le troisième roman de Matthew Stokoe à paraître en Série Noire. Après l’exploration de perversions en tous genres dans La Belle Vie et le portrait d’une famille détruite par un drame dans Empty Mile, Matthew Stokoe continue de nous servir en pleine face la noirceur occidentale quotidienne et sale. Un scénariste raté ne se remet pas de la mort non élucidée de sa sœur avec qui il entretenait une relation incestueuse. Il trouve un scénario qui pourrait l’aider à comprendre ce qui lui est arrivée mais qui charrie également un tas de crasses toujours fumant. Avec d’autres désaxés, un toxico, une cinéaste tête brûlée et un journaliste alcoolique, il va menait l’enquête dans un Los Angeles où tout semble possible quand on a de l’argent et de quoi se planquer. Sauvagerie est court, se lit pied au plancher, halluciné devant tant d’horreur. Stokoe y réussit à nous faire aimer des personnages cassés, sans moral parce paumés, évoluant dans un environnement cradingue et déshumanisé. On s’attache à ces âmes errantes, abîmées par la vie et pour lesquelles on se prend très vite à espérer une rédemption. L’auteur prouve encore son talent pour donner à voir de vrais personnages, profonds et ambigus, au milieu d’un déchainement de violence qui ne sonne jamais gratuit car d’un réalise glaçant. Encore un Stokoe parfait, qui nous fait nous demander s’il ne serait pas le meilleur auteur américain de polars ?
Série Noire, nuit blanche, cannibalisme.
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